Trembley, Nicolas. “Pignon sur rue,” in Numero, no. 53, May 2004, p. 50.

Aucune œuvre, aucun objet... La dernière "expo" de Ben Kinmont? Une simple vitrine. Rencontre avec un artiste postconceptuel original.

Ben Kinmont, né en 1963 et basé à San Francisco, ne produit presque jamais d'objets ni d'images. Son travail se traduit souvent par des textes sous forme de flyers ou des sorts de règles de "jeux" qui peuvent être réactivées à tout moment. Le contrat tacite ou écrit que passe l'artiste avec son client (l'institution, le collectioneur), la question de la définiton de l'œvre d'art, sont les paramètres de réflexion de Ben Kinmont. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé à faire la vaisselle dans une cafétéria de musée, à rencontrer des étrangers pour leur demander si leur activité ne pouvait pas être comparée à une œvre d'art. De passage à Paris, il inaugure le programme d'un nouvel espace, la Random Gallery, une simple vitrine dont les initiateurs, les galeries Air de Paris et Praz-Delavallade, laissent le soin de la programmation aux artistes. En effet, chaque participant est invité à choisir qui exposera après lui. Une planification aléatoire en quelque sorte.

Numéro: Vous n'exposez pas dans des espaces habituels. Pourquoi ce choix?

Ben Kinmont: J'étais intéressé par l'idée des propriétaires d'avoir moins de contrôle sur la galerie. La plupart de mes projets sont des systèmes interactifs ouverts qui se trouvent dans la maison d'étrangers ou en plein rue. C'était totalement nouveau pour moi de placer une œvre à l'intérieur d'une pièce fermée. Il a fallu en trouver une qui soit une preuve de respect envers Paula Hayes, la deuxième artiste à exposer dans la galerie après moi.

Vous ne hiérarchisez pas vos projets de manière conventionnelle. Votre librairie en ligne, spécialisée dans les livres rares sur la gastronomie, les parfums, la nutrition, semble aussi importante que le reste.

C'est très difficile de travailler dans le sens opposé de la hiérarchie de ce millieu, qui est dépendant du marché de l'art, de la motivation financière des galeristes et de exigences de musées et de leurs sponsors privés ou commerciaux. J'essaye de placer mes projets avant les expositions des musées ou de galeries. Si je travaille avec un musée ou une galerie, je fais en sorte de me baser sur un système de valeurs autonome, hors du contexte habituel.

Vous avez installé la photo d'un Bâtiment dans la vitrine de la Random Gallery et avez collé le mot "Love" sur la vitre. De quoi s'agit-il?

La Love Window existait déjà en Californie lorsque ma famille a emménagé là-bas il y a six mois. Elle est dans notre garage. Il y a dix ou vingt ans, quelqu'un a cru bon de scotcher le mot "Love" sur la fenêtre du garage et de l'y laisser. Aujourd'hui, il ne reste que la colle. Chaque jour, j'entre dans mon garage et je regarde la lumière qui traverse cette fenêtre pour illuminer la campagne. C'est à la fois lumineux, mystérieux, et pourtant si accessible. Je voulais que le projet de la Random Gallery passion et utiliser l'idée de regarder à travers la vitrine pour se retrouver dans un autre espace. J'ai rescotché le mot "Love" à l'extérieur de la fenêtre de la galerie pour placer l'idée dans une position vulnérable: les passants peuvent le toucher ou le détruire s'ils le veulent. D'un point de vue pratique, la Love Window a également été conçue pour laisser beaucoup de place à Paula Hayes, qui sera la prochaine à occuper l'espace. Après tout, la Random Gallery n'est pas seulement une histoire de perte de contrôle pour le galeriste, mais aussi celle d'un espace partagé.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

J'ai plusieurs projets pour Antinomian Press, peut-être un grand projet public à Paris, deux livres, de expositions ambulantes, de conférences et des cours. Mais avant tout, j'essaye de m'acclimater à nouveau à la vie en Californie!